Ce que gagne réellement un chef d’entreprise aujourd’hui

Ouvrir un bulletin de salaire d’un chef d’entreprise, c’est comme tenter de lire un livre dont il manquerait la moitié des pages. En France, l’argent reste un terrain miné, un sujet qui se murmure plus qu’il ne se clame, surtout lorsqu’il s’agit de revenus. Les discussions sur la paie tournent court, sauf pour les footballeurs stars, dont les émoluments font régulièrement les gros titres. Même dans la fonction publique, le salaire se cache derrière des sigles, des grilles complexes, des points d’indice et des coefficients qui semblent réservés aux initiés. Au final, deviner ce que gagne son collègue tient plus de la devinette que de la transparence.

La rémunération d’un dirigeant reste tout aussi discrète. Certes, les grands noms du CAC 40, façon Neymar ou Mbappé, voient leur fiche de paie disséquée dans la presse. Mais cette médiatisation concerne une poignée d’exception. Pour le reste, ceux qui pilotent des TPE ou PME, les chiffres s’envolent dans tous les sens : ici, on parle de 5 000 € net, là de 17 000 €, avec des écarts à donner le vertige. On distingue les petites structures, les moyennes, les entreprises de moins ou plus de 50 salariés, et l’on confond parfois salaire et rémunération globale, en oubliant qu’un portefeuille d’actions ne rapporte pas un centime tant qu’il n’est pas liquidé. Il n’est pas rare que la nuance échappe à bien des observateurs.

Dire ce qu’un entrepreneur gagne en moyenne hors CAC 40 relève presque de la prouesse.

Paradoxalement, il est souvent plus facile de connaître les marges de ses concurrents que leur niveau de revenu. Résultat : chacun imagine, compare, gamberge, surtout quand les affaires tournent moins rond.

Payer quand on reprend ou quand on crée : deux réalités

Reprendre une société offre un point d’ancrage : on hérite le plus souvent du budget de rémunération de l’ancien dirigeant, parfois assorti d’avantages comme une voiture de fonction. Dans ce cas, se verser un revenu s’inscrit dans la continuité, avec une visibilité rassurante.

Créer son entreprise, en revanche, c’est une autre paire de manches. Partir de zéro, c’est souvent accepter de différer sa paie. Il est difficile de convaincre les financeurs d’inclure une rémunération dans le plan de départ. Quand certains osent réclamer le strict minimum, d’autres tablent sur un salaire plus confortable dès le lancement, quitte à se battre pour obtenir les fonds correspondants.

L’accueil varie selon les interlocuteurs. Les banques, peu enclines à financer du « besoin en chiffre d’affaires », rechignent davantage quand il s’agit du salaire du fondateur. Le refrain du « vous devez montrer l’exemple en sacrifiant votre rémunération » reste fréquent. En clair : il faut se débrouiller pour se payer, les banques n’ouvriront pas le robinet pour ça.

Du côté des investisseurs non bancaires, le regard est parfois plus pragmatique. Ils acceptent qu’un entrepreneur se rémunère, mais le niveau de paie fait débat. Certains trouvent 3 000 € bruts mensuels pour une première année trop élevé, d’autres jugent 2 000 € insuffisants, craignant que l’entrepreneur, découragé, ne retourne vite vers le salariat. La peur du décrochage plane, surtout si le passé professionnel était plus confortable.

Dans la pratique, beaucoup de créateurs choisissent de se rémunérer peu ou pas du tout au début, afin de préserver les liquidités pour faire grandir la société. Prendre soin de ne pas tout brûler en voulant se verser un salaire trop tôt devient un réflexe partagé.

Bootstrap : la réalité derrière le mythe

Ce choix de différer sa paie, popularisé sous le nom de « bootstrapping », peut sembler grisant au départ. Se rêver en Steve Jobs ou Jeff Bezos, parti de rien, a son charme. Mais la réalité s’impose vite : sueur et sacrifices ne règlent pas les factures. L’aventure a ses limites, et la durée de vie du mode « bootstrap » s’avère souvent bien plus courte qu’on ne l’imagine.

Tarder à se rémunérer nourrit le doute. Le syndrome de l’imposteur guette, surtout chez les plus jeunes : difficile d’afficher confiance et progression quand, intérieurement, la peur de l’échec s’installe et que le compte en banque reste désespérément bas.

Les plus expérimentés ne sont pas épargnés. Après des années de salariat confortable, de voiture de fonction, de rythme de vie élevé, la période des vaches maigres est douloureuse. L’absence de signes extérieurs de réussite pèse sur le moral.

Le soutien du conjoint devient alors capital. Certains hommes vivent mal de devoir compter sur le salaire de leur compagne, la société française n’ayant pas tout à fait évacué ses vieux schémas. À l’inverse, des dirigeantes ont aussi fait face aux reproches de leur mari pour ne plus « contribuer » suffisamment au foyer. Le couple, dans ces moments-là, traverse des turbulences bien réelles.

Pour d’autres, le maintien des allocations chômage offre un sursis. Cette solution rassure, surtout quand le montant permet de maintenir un certain niveau de vie… jusqu’au jour où les versements s’arrêtent. Le contraste devient alors brutal : on réalise qu’on gagnait mieux à Pôle Emploi qu’à la tête de sa propre société.

Et ce n’est pas sans conséquence sur le moral. Beaucoup d’entrepreneurs vivent mal le fait de dépendre de l’argent public. Même si les droits sont légitimes, l’impression de vivre « aux crochets » de la collectivité peut entamer sérieusement l’estime de soi, surtout chez ceux qui prônaient l’autonomie et critiquaient l’assistanat.

Mon expérience : traverser le désert

J’ai moi-même affronté cette période délicate. Au lancement de mon entreprise, j’ai choisi de préserver mes allocations, pensant que le capital accumulé suffirait pour la phase de décollage. Avec une famille à charge, cette sécurité me semblait vitale en attendant que la société puisse prendre la relève.

Le temps a joué contre moi. Le jour fatidique où les aides s’arrêtent est vite arrivé, sans que la structure soit prête à me payer. Pour tenir, j’ai accepté un poste de professeur associé à la Sorbonne Paris IV : trois matières à enseigner en management, auprès d’étudiants de Bachelor et Master, tout en développant ma société durant quatre ans.

Ce double parcours m’a apporté bien plus que des revenus complémentaires. Les échanges avec les étudiants, le va-et-vient entre théorie et pratique, ont enrichi mon approche et permis à mon équipe de gagner en autonomie. Pourtant, durant deux ans, difficile de ne pas ressentir un malaise en formant des managers, alors même que je ne percevais pas de salaire de ma propre entreprise. Le fameux sentiment d’imposture.

Il a fallu du temps pour réaliser que, loin d’un jugement négatif, la plupart des étudiants voyaient dans mon parcours une source d’inspiration. À partir de la troisième année, la société a pu me rémunérer. J’ai continué à enseigner, non plus par nécessité, mais parce que, libéré du doute, je pouvais pousser les débats plus loin.

Le salaire du dirigeant : une évidence pour ceux qui ne dirigent pas

Les apparences sont trompeuses. Pour beaucoup, le fait de créer une société, d’avoir une carte de visite et un site web, suffit à signifier que l’on gagne bien sa vie. On vous met en avant lors d’événements, on vous félicite pour votre réussite, alors même que le compte bancaire reste dans le rouge.

Autour de soi, certains entrepreneurs affichent un succès de façade, porté par des levées de fonds spectaculaires, mais sans pour autant générer de bénéfices, parfois même en accumulant les pertes. La réalité économique se cache bien derrière le vernis.

Il n’existe pas de recette miracle pour traverser cette étape. Chacun la vit différemment, selon sa personnalité, ses ressources, son entourage. Tenir trois mois chez ses parents n’a rien à voir avec résister deux ans tout en ayant une famille et des crédits à rembourser.

Quelques conseils, tirés de mon vécu et de celui de proches, peuvent néanmoins aider à appréhender cette traversée.

Anticiper pour mieux gouverner

Dès la rédaction du business plan, une question simple mérite d’être posée : « Que se passe-t-il si je réalise deux fois plus de chiffre d’affaires que prévu, mais que tout prend deux fois plus de temps ? »

Ce scénario, loin de signer l’échec, force à envisager les conséquences personnelles d’un démarrage plus lent. Penser à l’avance à ces questions, c’est se donner des atouts pour la suite.

Voici quelques pistes concrètes à envisager :

  1. Avez-vous la capacité de lever un peu plus de fonds propres pour mieux sécuriser votre lancement ? Qu’il s’agisse de « love money », de prêts d’honneur ou de crowdfunding, il peut être utile de revoir vos prévisions à la lumière du scénario « deux fois plus lent ».
  2. Pouvez-vous imaginer, dès le début, une activité annexe ou un service complémentaire qui génère des revenus plus rapidement, en attendant que votre projet principal atteigne sa vitesse de croisière ? Par exemple, si vous développez une application, pourquoi ne pas donner des cours d’informatique ou intervenir ponctuellement en sous-traitance ?
  3. Aller chercher de nouveaux clients coûte cher, surtout en marketing ou en salons. Que pouvez-vous proposer de plus à vos premiers clients pour augmenter leur panier moyen et renforcer la relation commerciale ?

Ce raisonnement s’applique à toutes les entreprises, mais il est particulièrement pertinent lors du lancement. Optimiser son capital de départ et tirer parti des premiers clients peut éviter bien des déconvenues au bout d’un an.

Cette démarche apporte plusieurs bénéfices :

  • D’abord, améliorer votre situation financière avant le grand saut : une fois lancé, il sera plus difficile de trouver des soutiens prêts à injecter de l’argent dans votre projet.
  • Ensuite, gagner en sérénité : avoir réfléchi à ces scénarios diminue le risque de paniquer ou de prendre des décisions hâtives si la situation se complique. Définir ses propres signaux d’alerte permet d’éviter de se retrouver dos au mur sans l’avoir vu venir.
  • Enfin, la plupart des investisseurs apprécient cette capacité d’anticipation. Ils accordent leur confiance à ceux qui font preuve de lucidité autant que d’enthousiasme. L’équilibre entre détermination et réalisme fait souvent la différence.

On lit souvent « Gardez le cap, ne baissez pas les bras, ça finira par payer ». Mais, en pleine tempête, rien ne garantit que le succès pointera son nez. Beaucoup auraient gagné à lâcher prise plus tôt, à envisager un pivot, ou à diversifier leurs sources de revenus au lieu de s’entêter dans une voie incertaine.

Je reviendrai sur ce point dans un prochain article, car le fameux « ne lâchez rien » fait souvent plus de dégâts qu’on ne le pense, surtout quand il est suivi aveuglément.

Plutôt que de s’en remettre à la méthode Coué, je crois à la lucidité et à la préparation maximale. On ne prévoit jamais tout, mais chaque effort pour anticiper peut, un jour, changer la donne.

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